Le jeu des miroirs : qui appelle qui ?
Pour comprendre l'histoire de l'Algérie antique, il faut d'abord "décoloniser" les noms. Les termes que nous utilisons aujourd'hui sont des exonymes (des noms donnés par les autres) :
- Les Libyques : C'est le nom que les Grecs donnaient à tous les habitants du continent africain (la "Libye" antique).
- Les Numides : C'est le nom latin (Nomades) utilisé par les Romains pour désigner les confédérations de l'Est et de l'Ouest (Massyles et Masaessyles).
- Les Berbères : Dérivé du grec Barbaros (celui qui ne parle pas grec/latin), puis repris par les Arabes sous la forme Barbar.
La réalité ? Une racine commune, celle des Imazighen. Les recherches linguistiques et génétiques récentes confirment une continuité de peuplement depuis le Néolithique.
Le choc des preuves : L'écriture Libyque
L'argument le plus puissant contre l'idée d'une Afrique du Nord "primitive" avant l'arrivée des civilisations extérieures est l'alphabet libyque.
Bien avant que le latin ou l'arabe ne s'installent, les populations locales gravaient leurs noms et leurs lois sur la pierre. Les stèles de Constantine (anciennement Cirta) ou les inscriptions du Tassili n'Ajjer montrent des caractères géométriques fascinants.
Ce système d'écriture (le Tifinagh en est le descendant direct) n'était pas un simple gribouillage. C'était un outil d'administration et de mémoire. La stèle bilingue de Dougga (tuniso-algérienne) prouve que les chefs numides utilisaient leur langue pour les actes officiels, traitant d'égal à égal avec les puissances méditerranéennes.
Pourquoi cette confusion persiste-t-elle ?
Si l'histoire est une seule et même ligne, pourquoi l'enseigne-t-on en morceaux ?
- Le récit des conquérants : L'histoire a longtemps été écrite par ceux qui arrivaient (Phéniciens, Romains, Byzantins, Arabes, Français). Chacun a voulu marquer une rupture pour justifier sa présence.
- La transmission orale : Une grande partie du savoir immatériel amazigh ne passait pas par le livre, mais par la parole et le rite, rendant sa trace plus fragile face aux archives écrites des envahisseurs.
Conclusion : Retrouver la racine
Pour une plateforme comme Traça, l'enjeu est de reconnecter ces fragments. Le patrimoine algérien n'est pas une succession de "couches" étrangères (une couche romaine, une couche arabe), mais un tronc commun amazigh qui a absorbé, transformé et survécu aux influences extérieures.
Reconnaître que le Libyque du IIIe siècle av. J.-C. est le cousin direct de l'Algérien d'aujourd'hui, c'est rendre à ce pays la profondeur de son temps long. L'histoire n'a pas commencé avec l'autre ; elle a commencé avec nous.
Chahinez Fettaka